Bondoukou : L’histoire de la danse du Sacraboutou

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Mythique danse guerrière qui a donné son nom à l`équipe locale de football, le Sacraboutou se célèbre le jour de la fête du ramadan. Pourquoi une danse, à priori profane pour couronner une fête religieuse ? Interrogations et retour aux sources.

Difficile de trouver à Bondoukou quelqu`un qui connaît la véritable origine du Sacraboutou. L`on se contente de mégots de souvenirs hérités des parents. « Même ma mère ne sait pas le sens du Sacraboutou. Cette danse existe bien avant qu’elle ne voie le jour. C’est un héritage ancestral » se contente de dire 
l`actuel dépositaire des attributs (costumes et armes) du Sacraboutou, Baba Guénan, un vieillard au visage ridé par le poids de l`âge. 

Il tient tout ce qu’il sait de cette célèbre danse de son arrière grand-mère, Man Saratigui. « De son vivant, on identifiait la danse du Sacraboutou à mon arrière grand-mère, Man Saratigui. C’est elle qui m’a enseigné l’histoire de cette danse » témoigne-t-il.

Pourquoi une danse, à priori profane pour couronner une fête religieuse ? Mystère. Toutefois, ce qui est vrai, c`est que le Sacraboutou est une danse guerrière des habitants du quartier Donzosso. Selon Baba Guénan, de retour d’une bataille meurtrière, un légendaire chansonnier du Sacraboutou avait entonné, à l’entrée de la ville, un chant d`une poignante tristesse qui avait plongé la ville dans l`émoi.

Baba Guénan, le dépositaire actuel du Sacraboutou.

« Génitrices, venez accueillir vos vaillants guerriers. Que toutes celles qui ne verront pas leurs rejetons sachent que ceux-ci ont été engloutis par la guerre». 

Le vieillard, au regard perdu dans le lointain continue sa narration : « Les habitants de la ville ont accouru alors pour pleurer tous ceux qui sont tombés au combat et féliciter les valeureux guerriers encore en vie ». Soudain, des larmes inondent les yeux du vieux Baba Guénan. De quelle bataille s`agissait-il, contre qui ? Le gardien de la tradition n`en dit pas plus : « Ce ne sont pas toutes les guerres qu’on nomme. Je tiens toutes ces informations de mon arrière grand mère. Ce sont des faits authentiques dont l’histoire se perpétue à travers une tradition orale que nous gardons jalousement. Jusqu’à une date récente, des frémissements gagnaient votre corps lorsque le tambour du Sacraboutou retentissait. » ajoute-t-il. 

Selon toujours le vieil homme, «  Il y’a un siècle, une brave femme, Man Saratigui conduisait le Sacraboutou lorsque cette danse apparaissait au cours d’une cérémonie de réjouissance. Man Saratigui était une femme redoutée par les hommes. Elle dirigeait, à chaque sortie de la danse, des centaines de femmes qui annonçaient le Sacraboutou, à 100 mètres environ, des hommes. 

L’exécution de la danse obéissait à des rites que respectaient scrupuleusement les participants. Baba Guenan ajoute : « Selon Man Saratigui, avant de porter une tenue de Sacraboutou, il faut au préalable faire des sacrifices. Pour danser le Sacraboutou, les femmes ne se mêlaient pas aux hommes comme on le constate de nos jours. Vêtues de pagnes traditionnels, elles se tenaient loin devant les hommes. Puis d`ajouter : « Si une femme touchait la tenue guerrière, elle perdrait à jamais sa fertilité.

A leur tour, pour aller aux toilettes, les hommes ôtaient leurs accoutrements. Ensuite, ils exécutaient la petite ablution avant de les reporter ». Le Sacraboutou est une danse pleine de mystère qui sort tous les ans. Avant sa sortie, les danseurs s’entourent de toutes les protections mystiques possibles. Ils exécutent plusieurs signes cabalistiques, psalmodient des incantations étranges, portent des gris de tous genres, semblables à ceux de leurs ancêtres sur un champ de bataille.

« Les tenues authentiques protègent ceux qui les portent des armes à feu et des armes blanches. Si vous tirez sur un danseur de Sacraboutou vêtu d’une tenue authentique, les balles de l’arme à feu se transformeront en de l’eau. Quelques unes de ces tenues existent encore de nos jours » affirme le traditionnaliste, Baba Guénan

Les jeunes danseurs du Sacraboutou

C’est à l’âge de 25 ans que Baba Guénan décide de prendre part à la danse de Sacraboutou. A cette époque, les accoutrements de danse étaient précieusement conservés chez son grand père, Djôlôgô. « Lorsque cette danse est apparue, j’ai couru dans la case de mon arrière grand père, Djôlôgô afin de porter sa tenue de danse. Je me suis écroulé dès que l’habit a touché mes épaules. J’ai perdu aussitôt connaissance. Ma grand-mère, Nan Saratigui a dû interrompre sa danse afin de venir me porter secours. Elle a ordonné que ma mère m’ôte l’habit que je portais. Ensuite, des personnes m’ont porté sur un arbre (Sangbo). Lorsque j’ai repris connaissance, deux hommes me lavaient le visage d’une eau contenue dans un canari. C’est à cet instant que j’ai réalisé ce qui m’était arrivé. Nan Saratigui a alors demandé qu’on me porte à nouveau le costume de guerre de mon arrière grand père. Ce qui a été fait. Elle m’a recommandé de descendre de l’arbre. J’ai obéi » raconte le conservateur du Sacraboutou à Bondoukou. Et de poursuivre « Le costume des guerriers du Sacraboutou ne se porte aussi simplement. Il faut au préalable faire une sorte d’initiation. Faire des incantations, des divinations. Avant de me faire cadeau de l’habit de mon arrière grand-père, Man Saratigui m’a enseigné ces incantations » révèle Baba Guénan. 

A en croire le traditionaliste, de nos jours, la plupart des tenues de danse ne sont pas authentiques. « De nombreuses tenues authentiques se sont décomposées sous le poids des années. Dans le souci de préserver le Sacraboutou, El Hadj Koroman, un traditionaliste a acheté au Ghana une centaine de tenues traditionnelles à plus d’un million de francs que nous prêtons, chaque année, aux danseurs. Ce sont ces costumes dont se servent la plupart des danseurs de Sacraboutou » indique Baba Guénan. 

Selon lui, le Sacraboutou n’est pas une danse de réjouissance qui apparait pour faire plaisir à un ministre. « Le Sacraboutou est une danse guerrière qui évoque des souvenirs douloureux. De peur de plonger la population dans des souvenirs désagréables, cette danse ne doit pas apparaître tous les jours. Elle doit apparaître à la fête du ramadan parce que c’est un mois de pénitence. Un mois qui stigmatise en quelque sorte la détermination et l’endurance de nos vaillants guerriers au combat » soutient-il. 

Dans l`espoir que les historiens et les sociologues feront le reste un jour, à savoir expliquer le lien existant entre cette fête profane et la fin du carême musulman à Bondoukou, revenons à la célébration de la fête. 

Retour sur la célébration du sacraboutou. 

L’après-midi du jour de la fête du ramadan, des centaines de jeunes gens se rendent massivement au domicile du conservateur du Sacraboutou, Baba Guénan afin de se parer des tenues de cette danse populaire. Baba Guénan, un vieillard d’une soixantaine d’années, distribue, sans attendre, des accoutrements usés par le temps qu’il sort d’une malle noire au fond de sa chambre. Le sexagénaire prend, cependant, le soin de confisquer les pièces d’identité de chaque acquérant de costume de danse. « Il faut s’assurer du retour de ces habits » justifie-t-il. 

Les danseurs de Sacraboutou sont ensuite repartis en plusieurs groupes. Le guide, Baba Guénan donne ses dernières instructions. Pendant un court instant, il psalmodie des incantations. Enfin, le ton de la danse est donné. Des centaines de jeunes gens, le visage passé au noir de charbon, qui une lance centenaire à la pointe rouillée, à la main droite, qui un fusil de traite sorti de l`antiquité sur l`épaule ou à la main gauche, occupent, pendant des heures, les grandes artères de la ville. Semant, à leur passage, la terreur chez les femmes et les enfants.

En effet, ces jeunes guerriers, comme surgis du passé, miment de terrifiantes scènes de guerre ou de chasse, salués par des cris de panique souvent entremêlés de pleurs. Les visiteurs et les touristes écarquillaient grandement les yeux pour admirer les parades et les accoutrements couverts d’amulettes et de minuscules miroirs. Des touristes qui oubliaient souvent même de se servir des appareils photographiques numériques qui pendaient à leurs cous pour immortaliser l’événement. 

Au crépuscule, ces terrifiants danseurs du Sacraboutou, escortés par des milliers de spectateurs, font leur entrée sur l’esplanade de la mosquée de Limamso pour leur dernière prestation. En présence des chefs de quartiers de la ville, les danseurs rivalisent d’acrobaties et d’ardeur. Chez le grand imam de la ville, la fête prend fin. 

Ouattara Souadikou, l’initiateur du Sacraboutou Festival

Le Sacraboutou menacé de disparition

La préservation du Sacraboutou est pour Baba Guénan une préoccupation quotidienne. Il est décidé à perpétuer par tous les moyens le patrimoine culturel laissé par ses ancêtres. C’est donc la raison qui le pousse, chaque année, malgré mon âge avancé, à se confondre aux jeunes danseurs volontaires. Selon lui, à ce jour, très peu de jeunes gens participent au Sacraboutou. « Bêman Alilou était un légendaire batteur de tam-tams de Sacraboutou. Malgré son âge avancé, il continuait de prendre part à la célébration de la danse jusqu’à sa mort. Mais les jeunes, de nos jours, n’ont pas le souci de préserver l’héritage ancestral » déplore t-il. 

A côté de cela, Baba Guénan voit d’un œil pessimiste l’avenir du Sacraboutou à Bondoukou. « Des enfants prétendent danser le Sacraboutou en portant les tenues de leurs parents, en se frottant aux jeunes filles afin de les séduire. J’ai peur pour l’avenir du Sacraboutou après ma mort » dénonce t-il tristement. Avant d’avertir avec force, « Le Sacraboutou est une prestigieuse danse de la communauté Dioula de Bondoukou. L’année où j’ai refusé de participer à cette danse, mon arrière grande mère, Man Saratigui m’est apparu en rêve pour m’exprimer son mécontentement. Si le Sacraboutou disparaît, ce sera la décadence de la ville aux mille mosquées » prévient le conservateur du Sacraboutou.

Fort heureusement, depuis 2019, Ouattara Souadikou, un jeune cadre de Donzsosso a décidé de donner à la danse des ancêtres Dozos son lustre du passé, à travers le Sacraboutou Festival qu’il a initié. L’édition de cette année s’annonce très prometteur.

Jacques Anderson.

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